Dégustation du soir, Guadeloupe, Saison 6: 2022, Soirées Amis des Amis du Rhum

S6 E2: une Bielle soirée

Après une soirée jamaïcaine réussie du côté de Hampden pour débuter l’année, nous nous sommes retrouvés pour tout autre chose cette fois-ci en mettant le cap sur Marie-Galante.
Direction donc la distillerie Bielle, maison réputée du monde agricole qui produit une large gamme de rhums avec une identité propre.

Bielle est une distillerie qui a certaines caractéristiques. Par exemple, la distillerie ne gère pas la partie « agriculture », elle travaille entièrement avec des planteurs qui suivent un cahier des charges. Ceux-ci doivent notamment récolter la canne à la main et l’apporter au moulin dans les 48h de la récolte.
La distillerie abrite deux alambics: une colonne créole (pour la gamme classique) et un alambic de type « Müller » (pour le rhum dit « Premium »).
Sa gamme n’abrite également presque que des millésimes, la philosophie étant de ne pas sortir les classiques VS/VSOP/XO que l’on retrouve dans la plupart des autres distilleries agricoles. Bien entendu ces millésimes seront plus ou moins âgés (certains n’ayant du coup pas le droit de porter la mention « millésimes ») mais ils ne seront assemblés qu’entre rhums du même âge, jamais en mélangeant les durées de vieillissements.
Enfin, la distillerie propose deux marques pour ses rhums (suite à un souci de distribution dont j’avais déjà parlé ici): les « Rhums Bielle » et les « Rhums vieux de Marie-Galante », même si bien entendu tout sort des même chais. Bref, plongeons-nous dans les dégustations pour parcourir une belle partie de la gamme!

Note: les notes de dégustations sont celles de Cédric L, Michaël et moi-même, Cédric Sip.

1 – Bielle 3 ans – 41%

Commençons avec une des deux entrées de gamme en vieux chez Bielle, le 3 ans. Je vous disais en introduction que Bielle ne faisait pas de cuvée assemblée et malgré les apparences c’est toujours le cas. En effet nous avons dégusté le premier batch de « 3 ans » qui est issu d’une seule et même récolte. La fiche technique est simple mais efficace: une distillation en colonne et 3 ans en fût de Bourbon pour un prix public habituel juste sous les 60€.

Nez

Immédiatement et à l’unanimité nous ressortons la vanille. Elle est bien présente et facilement identifiable. Viennent ensuite un mélange de fruits et d’épices. D’un côté nous avons la pomme, la pêche blanche, l’orange et les fruits confits, de l’autre le poivre, la muscade et le clou de girofle. Le tout est enrobé dans un boisé léger, avec un petit côté vineux.

Bouche

Sur la langue le profil se fait un peu moins gourmand, le boisé et un côté végétal plutôt présents occupent l’avant-plan. La vanille est toujours là mais en retrait, accompagnée de ses épices (muscade, cannelle, girofle). Des fruits du nez on ne retrouve plus que l’orange qui est confite, enrobée d’un sucre cuit presque caramélisé.

Bref, un nez agréable et une bouche un peu en retrait, une belle entrée en matière tout de même.


2 – Bielle 2015 – 42%

On continue avec un classique de la gamme Bielle, en tout cas du point de vue du positionnement. En effet, la distillerie a toujours dans son catalogue ce type de bouteille, à savoir un rhum avec indication de l’année de mise en vieillissement (pas le millésime puisqu’on est sous les 6 ans), réduit et en bouteille de 50cl. Le rhum que nous avons goûté a donc été mis en vieillissement en 2015 pour être soutiré 5 ans plus tard. Entre temps le rhum, distillé en colonne , a séjourné dans deux types de fûts de chêne. Il est vendu à peu près au même tarif que le précédent, c’est à dire autour des 60€.

Nez

Le profil est déjà plus « typique » de la distillerie. Le boisé est présent et nettement épicé. On y retrouve des notes plus empyreumatiques également avec du tabac, de la poudre à canon et du raisin sec. Quelques notes de canne et de citron nous rappellent que nous sommes face à un rhum encore jeune.

Bouche

Sur la langue c’est la douceur qui prévaut. La vanille occupe l’espace, accompagnée de poivre, de muscade et de girofle toujours. La canne et le citron du nez réapparaissent avec un peu de sucre cuit et des notes de pain d’épices. Une légère amertume ressort de la longueur, manifestant le boisé jusqu’ici très discret.


3 – Bielle 2008 – 45%

Si je dis « Bielle 2008″ à un amateur de rhum qui ne vient pas de tomber dans la marmite, il va à coup sûr penser à la cuvée du 40e anniversaire. Mais cette fois-ci il ne s’agit pas de celui-ci mais d’une autre référence « permanente » de la gamme (de nouveau, permanente non pas par le millésime mais par la fiche technique). Ce rhum a donc été distillé en 2008 et a séjourné 10 ans en fût avant d’être embouteillé. La bouteille est (je trouve) particulièrement esthétique, avec sa forme moderne, son étiquette noire et dorée et son bouchon assorti. Autant le « look » des autres cuvées ne se démarque pas toujours, autant celui de celle-ci me plait. Rayon tarif en revanche, ça commence à « piquer », avec un prix qui était autour des 160€ et qui vient de grimper juste sous les 200€. L’évolution des prix sur une même cuvée étant par ailleurs une mauvaise habitude de la distillerie. Du coup la bouteille se trouve actuellement entre ces deux prix, selon la date d’approvisionnement du caviste…

Nez

Le nez se démarque des précédents par sa gourmandise qui marque directement. Il est remarquable d’équilibre et de rondeur, avec une sensation sucrée et pâtissière très agréable. Nous y retrouvons de la frangipane, de la vanille, de la canne fraîche, du miel et de l’orange (en zeste ou amère). Quelques notes de poivre et de poudre à canon viennent relever le tout pour un profil agréable.

Bouche

On pourrait presque faire un copier/coller du nez tant la cohérence est de mise. Au rayon des notes en plus, notons que les fruits se remarquent un peu plus et varient, du fruit confit aux fruits tropicaux en passant par la cerise et le raisin. L’équilibre est toujours aussi bien réalisé pour un rhum plaisant. Reste à voir s’il vaut son prix, d’autant plus revu à la hausse…


4 – Bielle 2014 brut de fût – 56,9%

Encore une lignée traditionnelle de la gamme Bielle: les bruts de fût!
Ils sont sans doute à l’origine d’une bonne partie de l’attrait de la distillerie, avec des références devenues mythiques comme le 1998, le 2003 ou le 2007. Nous voici donc à une nouvelle itération de cette lignée, avec un rhum distillé en 2014 en colonne, et vieilli 7 ans en fûts ex-Bourbon et en fûts ex-vin blanc moelleux. Ceux-ci ne sont pas identifiés mais les amateurs de longue date sauront que les fûts de vin dont dispose Bielle viennent plus que probablement d’un château bordelais classé « premier cru supérieur » en Sauternes. Rayon prix (pour le rhum, pas pour le vin), il tourne autour des 105-110€, de nouveau après une légère augmentation.

Nez

Le profil est étonnamment doux pour un brut de fût. Il y a de la vanille, des épices (en douceur) et du fruité. Le boisé est présent mais délicat, les épices (poivre et muscade) sont dosées et rayon fruits on y retrouve de la pêche et de la noix de coco. Quelques notes de fumée viennent relever un profil presque tout en finesse.

Bouche

Sur le palais on sent déjà plus l’influence du titre alcoolique avec un peu plus de caractère pour ce rhum. Le boisé reste présent discrètement, agrémenté de la sempiternelle vanille (vive les fûts de Bourbon). Les fruits se font plus présents, ils sont jaunes, tantôt légèrement acides, tantôt cuits, même si on y retrouve aussi des notes de prune, d’orange et de coco. Une légère sucrosité enrobe l’ensemble pour un profil réussi.


5 – Bielle 2011 dynamique – 54,1%

Quand on est sur une île, prendre la mer est une évidence. Si en plus c’est à la mode, l’évidence se concrétise rapidement et le résultat est (entre autres) cette bouteille.
Oui, le vieillissement dynamique (comprenez le transport d’un fût rempli en voilier) est à la mode. Du coup Bielle s’est dit qu’elle allait faire travailler sa goëlette pour transporter son rhum et lui apporter cette petite touche supplémentaire. Entre temps le voilier a eu un souci et gît au fond de l’eau mais néanmoins nous voici face à un rhum « premium » distillé en 2011 en double distillation donc (colonne et alambic Müller) qui a passé 6 ans en fût de chêne avant de traverser l’Atlantique. Il a été embouteillé brut de fût et on supposera que ces quelques mois de mer justifient le tarif qui dépasse allègrement les 200€… pour un rhum de 6 ans…

Nez

Contrairement aux précédents ici c’est le minéral et la poudre à canon qui dominent. La vanille est présente mais en retrait, accompagnée de poivre et d’une note de muscade. Les fruits sont secs, légèrement torréfiés, et enrobés d’une légère sucrosité.

Bouche

La vanille reprend ici sa place, mais le côté minéral du nez reste bien présent, accompagné d’une pointe saline/iodée. Le boisé fait son apparition, baigné de fruits confits (pêche, raisin) et d’un caramel qui persiste dans la longueur.

Le profil est différent des précédents, mais est-ce que ça vient de la double distillation, du vieillissement dynamique ou des deux, ça c’est impossible à dire.


6 – Rhums vieux de Marie-Galante 2003 – 52,8%

Passons dans la marque jumelle, les « Rhums Vieux de Marie-Galante », avec un millésime mythique pour la distillerie, tant le premier 2003 (le brut de fût, précurseur du 2014 dont nous avons parlé plus haut) était une magnifique réussite. Et ça tombe plutôt bien puisque le rhum que nous dégustons aujourd’hui est en tout point identique au 2003 de 7 ans de l’époque, si ce n’est qu’il a séjourné 7 ans de plus en fût. Embouteillé en 2017, brut de fût, à près de 1500 exemplaires tout de même, il se trouve encore ça et là principalement à cause (ou grâce selon le point de vue) de son prix: on dépasse allègrement la barre des 300€ à l’heure actuelle.

Nez

Rien d’étonnant vu l’âge, c’est le boisé qui domine ici. Il s’accompagne de la désormais habituelle vanille et d’un côté pâtissier bien présent. Le ressenti va de la brioche beurrée au pain d’épices, avec des notes de fruits secs (noix notamment). Quelques touches de tabac viennent compléter le profil.

Bouche

Le boisé du nez est présent mais il est bien plus marqué par la torréfaction que précédemment. Le rendu est donc bien empyreumatique, avec des notes de grillé et de café qui se rajoutent au tableau. À côté les fruits à coque sont présents, légèrement caramélisés et avec une petite amertume en bouche. Un profil donc pas vraiment gourmand, plutôt lourd.


7 – Bielle Brut de colonne 2019 – 72%

Enfin nous avons terminé avec l’essence même de la distillerie, et ce par quoi finalement tout commence, à savoir le brut de colonne. Il s’agit ici de la récolte 2019 et avec ses 72% autant dire que ça ne pouvait pas passer en début de soirée sous peine de faire passer le reste pour de l’eau 😉

Nez

Le nez est vif et assez marqué par le végétal. Il est herbacé mais teinté de pamplemousse et d’un côté iodé. Des notes de foin et d’épices se font aussi remarquer pour un nez très « vert » et qui pourrait être plus fruité à mon goût.

Bouche

Dès le premier contact il réchauffe l’ensemble de la bouche, il exprime une sucrosité assez marquée, enrobant la bouche de façon presque surprenante. Passé ce premier contact on retrouve le profil herbacé marqué par beaucoup d’épices: de l’anis, de la réglisse et une épice plus chaude, peut-être du cumin. Ce profil de nouveau très vert fait ressortir une légère amertume dans la longueur. Intéressant à goûter mais clairement pas le plus gourmand des bruts de colonne…


Conclusion

Comme prévu, ce fut une Bielle soirée que nous avons passé à Marie-Galante (du moins par procuration). Les participants ont bien ressenti la cohérence de la gamme, avec des marqueurs communs assez clairs. Le rapport qualité/prix n’est pas toujours favorable, en cause une politique tarifaire qui reste pour moi incompréhensible. On peut la justifier par de petits volumes, une grosse demande ou un positionnement qualitatif ça restera à mes yeux trop cher pour certaines références.

Néanmoins au vote de fin de soirée c’est le Brut de fût 2014 qui l’emporte, et ça sans que les participants n’aient toutes les informations tarifaires. Encore une preuve que pour ses achats il vaut mieux se fier à son palais qu’à un positionnement de gamme!


Retrouvez les références de cet article sur l’application RumX: 3 ans, 2015, 2008, bdf 2014, 2011 dynamique, RVMG 2003 et brut de colonne


Post Scriptum: Bielle et l’embouteillage du blanc

Petit retour en arrière puisque la soirée avait débuté avec un ti’punch (pour ceux qui le voulaient). Celui-ci était réalisé, au choix, avec le Bielle 59% Premium ou avec le Bielle Canne Grise. Cette introduction aura permis de mettre en lumière un point primordial lorsque l’on achète du Bielle 59%: le lieu d’embouteillage. En effet, le blanc 59%, seule référence de la distillerie en dehors des sélections monovariétales, suit deux voies dans son processus qui mèneront à de grosses différences gustatives. D’une part la voie économique: le rhum, non-réduit, est acheminé en métropole où il est réduit avec de l’eau locale et embouteillé sur place. Le gain (économique et écologique) est de ne pas transporter un volume d’eau non négligeable et une énorme quantité de bouteilles en verre qui ne sont de toute façon pas produites sur l’île. Bref, c’est logique. Ces bouteilles sont identifiées par la mention « Produit à la distillerie« . L’autre voie, historique dirons-nous, c’est que le rhum est réduit sur l’île, lentement, avant d’être mis en bouteille et d’être expédié tout prêt. Ces bouteilles sont marquées « Produit et mis en bouteille à la distillerie« . Là où le bât blesse c’est que ces différences ne sont pas plus marquées que ça alors qu’on imagine bien qu’au minimum, entre l’eau de Marie-Galante et l’eau de la métropole, il y a des différences. On peut aussi imaginer que la réduction n’est pas faite à la même vitesse des deux côtés. Il en résulte, depuis des années, des différences gustatives marquées. Il faut cependant mentionner que Bielle est loin d’être la seule ) procéder de cette façon et qu’il convient de se référer au code EMB pour savoir avec précision où a été embouteillé votre rhum 😉

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